Tapas manquées à Séville
13 juin, 2020 @ 9:04 Derniers textes

En se réveillant le premier lundi d’avril 1974, Hervé constata que le ciel était excessivement dégagé, d’un bleu clair, presque translucide. Il proposa à Sylvie d’aller déjeuner des tapas à Séville. Le couple fit rapidement la route vers l’aéroport de Cannes, pour se garer devant le hangar. En les voyant arriver, Gabriel, le mécanicien, posa son chiffon plein de cambouis et les aida à sortir le monomoteur. Deux hommes suffisaient largement à le déplacer et Sylvie n’eut qu’à poser sa main sur l’aile de l’appareil ; c’était vraiment un avion de tourisme léger. Quand il fut paré au décollage, Gabriel referma la verrière au dessus d’eux. Le cockpit fut plongé dans un silence profond, seulement dérangé par le clignotement des lumières du tableau de bord. Sylvie et Hervé sanglèrent les harnais, et au signal de Gabriel, les gaz furent lâchés. L’appareil s’ébranla. Tout l’habitacle vibrait sous les rotations simultanées de l’hélice et des roues, le paysage provençal défilant à une vitesse croissante. Le pilote tira progressivement sur le manche et l’avion décolla. Ils montaient et s’offrait à présent un ciel immense, dont la coupole couleur azur était parfaitement claire, perméable. Le vol les amenait assurément vers l’Andalousie. Sylvie ressentait un bonheur profond, quasi jubilatoire. Elle posa la main sur la cuisse de son voisin puis obliqua son regard vers le contrebas. Il n’y avait rien d’autre que des vagues dont l’écume blanche se défaisait et se reconstituait sur d’énormes distances. Dans le ronronnement régulier du moteur, elle plongeait dans un état de demi-sommeil. En dessous du ressac permanent, elle songeait qu’il ne puisse avoir aucune forme de vie pérenne, seulement le règne de l’oubli et de la désespérance. Lorsqu’elle reprit ses esprits, l’avion survolait les Sierras de Cazorla. Subitement, l’orage éclata. Le monomoteur pénétrait mécaniquement dans cette tâche sombre, mobile et grise, où les repères devenaient confus. Les bourrasques forcissaient et l’avion tanguait dangereusement à droite et à gauche sans parvenir à rétablir son équilibre. Sylvie agrippa fermement son siège. Ses pieds étaient posés à plat, sur le plancher, dans l’effort de retrouver la sensation de la terre ferme. Les bourrasques redoublèrent d’intensité. Un éclair déchira l’atmosphère, gigantesque lumière sortie des ténèbres. Le monde n’était plus qu’un tourbillon de pluie et de vent. Le pilote, livide dans la tempête, se démenait tant bien que mal pour tenir le cap. Sous la nappe nuageuse, un trou d’air décrocha l’appareil. L’avion perdait continuellement de l’altitude, piquant avec une vitesse inouïe dans le vide. Aussi fort qu’il put, Hervé tirait sur le manche mais les collines escarpées, charriées de sables orange, tantôt jaune, se rapprochaient inéluctablement. Par miracle, l’appareil, se redressa, au dernier moment. Hervé entreprit alors un survol en rase-motte. Sous l’averse, il finit par repérer une surface enherbée. L’avion se posa sur un terrain accidenté qui endommagea sa queue. « Putain… », soulagea-t-il. Sylvie ne répondait pas ; elle s’était vomi dessus.

-thomasbizien
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